Performance à l’occasion de la sortie de "Les Héros périmés"

Ksénia Lukyanova vous invite à entrer dans son univers de création à la Galerie de la Voûte. Performance et lectures. Un événement Rue des Promenades.

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Les héros périmés de Ksénia Lukyanova

Samedi soir, j’ai improvisé mon errance.

La nuit de la lecture s’annonçait dans Paris par un soir glacé. Les librairies dont le rideau de fer était levé et où les lumières brûlaient jusque tard, me faisaient l’effet de petits théâtres. Il était encore tôt, rien n’avait commencé et j’étais juste à l’heure et pas en avance comme c’est mon agaçant défaut. Il me fallait choisir. Allais-je rentrer chez moi ou m’y aventurer ? En vérité, même une fois dans le taxi, je ne le savais pas. J’écoutais les jérémiades d’un chauffeur exécrable, insultant tous les klaxons à sa portée. Il me tapait sur les nerfs. Je me décide pour cette lecture dans le 4ème, librairie Henri IV, consacrée aux ouvrages des excellentes éditions Rue des Promenades. De quoi entendre des voix singulières. J’avais parlé ici de Koumiko de Anna Dubosc couronnée par le prix Hors concours. Elle y serait ce soir. ça me faisait plaisir de la croiser à nouveau.

J’entre et je découvre le petit lieu déjà couru. Les places assises sont rares déjà. On attend les retardataires. Le libraire présente ses invités. C’est chaleureux et pas guindé, les livres. Je me fais l’effet d’un enfant venu recueillir des contes avant de se coucher. Je vais sourire au gré des univers, me laisser convertir à de nouvelles couleurs. M’échapper un peu par la grâce des mots et me retrouver peut-être un peu en eux. Je me sens transporté, captivé. Seul avec les voix qui lisent, souriant avec elles. Je voudrais que ça dure.

J’avais remarqué cette fille et son chapeau violet. Assise parmi les auteurs et venue lire son petit livre. Le titre me plaisait. Charlotte, son éditrice, parle d’elle, de cette femme vivant depuis dix ans à Paris, originaire de Sibérie, repartant dans dix jours en Russie. Cette soirée, c’est un peu son adieu. Son prénom est beau, Ksénia. C’est rare de découvrir un prénom, de l’entendre pour la première fois. Ses trois prédécesseurs ont fini leurs extraits. C’est à son tour de parler. Elle va lire.

Et là, c’est une décharge électrique. Un tourbillon d’images, une manière de les incarner aussi. Elle a fait le cours Florent, elle sait projeter ses mots et y mettre son âme. Je sursaute presque. Souvent, on se retire en soi pour mieux écouter lire, trouver l’écho des mots dans notre recueillement. Mais Ksénia les incarne, les dit avec gourmandise. Avec émotion et avec joie. Un poème, deux poèmes, trois poèmes. Elle ne s’arrête pas. Le petit auditoire suspendu à ses lèvres.

Je n’ai pas lu de poésie depuis longtemps. C’est un genre oublié après mes chères études pourtant bien baudelairiennes. C’est drôle de retrouver la mémoire d’émotions anciennes. Comme si on redécouvrait une terre vierge. Comme c’était beau avant qu’on se choisisse un chemin. Son petit livre m’attire. Presque un objet de contrebande. Puisque la poésie ne se vend pas, il se présente comme un petit recueil de nouvelles, un format minuscule. Une pierre précieuse. "Les Héros Périmés", j’en ai scruté le nom. Même ce titre est une étrangeté. Composé de mots qu’on n’a jamais pensé à rapprocher ainsi et dont l’union étrange compose un sortilège. J’étais envoûté.

L’auteure n’a parlé le français qu’à vingt ans, et l’utilise de façon soutenue, inattendue et toujours poétique. Sa langue est parfaite et inhabituelle, riche de ces images d’ailleurs qu’on ne lui soupçonnait pas, d’un esprit qui la fait danser, rire, pleurer ou jouir. Son écriture a comme un accent qui la distingue. Elle parle d’amour. Elle parle de solitudes. Elle parle des rues qu’on arpente et qui nous emprisonnent, des insomnies et des nuits blanches où se déroulent nos fièvres. Elle parle des coeurs vides à remplir. Elle parle des couleurs qui ne se marient pas forcément entre elles. Des histoires d’amour qui composent un passé. Elle parle de douleurs, d’intimités, de douceur et de désir. Elle questionne. Elle s’adresse à son lecteur. Lui demande qui il est. Elle fait partager ses nuits, la hantise des étoiles qui meurent à chaque aube, les questions en suspens des amants rassasiés, la douleur des séparés... On traverse ses poèmes comme des rêves éveillés.

Je l’ai entendue avant de la lire. C’est à moi qu’elle parlait. Et je ne savais pas si j’allais pouvoir la retrouver, sa voix, dans la solitude de ma chambre hier soir, alors qu’il était très tard ou bien déjà très tôt. L’un de ces moments où rien ne se décide et où on ferait mieux de dormir. J’ai voulu tenter de la retrouver dans le silence étrange d’un milieu d’insomnie. J’ai commencé de lire. J’avais envie d’aller doucement pour goûter tous les mots. Pour les sentir. Pour les laisser évoluer à leur rythme. Je me suis mis à lire à voix haute, dans un murmure qui les lui empruntait. A mon tour, j’ai interprété ce livre à mes fantômes qui devaient s’attarder dans la pièce. Je me suis laissé prendre par le tourbillon des images, qu’il me fallait dire lentement pour les deviner complètement. Et dans ma voix j’ai retrouvé le rythme et l’introspection qui m’ont touché d’emblée.

Cela nous parle d’errance, de désir, d’un décor transcendé par une sensibilité, la musique d’une langue qui nous est tellement habituelle qu’on ne sait plus l’entendre. C’est ce que la poésie réssuscite. Ce plaisir de l’oreille et pas seulement des figures de style. Dans cette prose-là j’ai vu sa quintessence. Des fièvres romantiques et des malices surréalistes. Des phrases qui demeurent comme des parfums longtemps après qu’elles passent. On se laisse enivrer par toutes les possibilités d’une formulation. On détaille les images qui s’attardent ("les yeux pleins de visages qui n’arrivent pas à devenir mon passé", "On a récupéré notre virginité en frappant l’indifférence des portes fermées", "ma bouche était terrifiée par les mensonges insolents des marchands d’honnêteté", " On se tue tous les jours avec des pensées à blanc sans prendre de risques. Tous mourant sans dates précises, tous handicapés par l’absence de l’âme sœur, tous amoureux d’une sirène chaste ou d’un héros périmé."). Chaque texte agit comme un ailleurs, sa conclusion résonne souvent comme une surprise. Chacun est une lumière différente sur une intimité, jusqu’à un bel au revoir, plein d’élan et de promesses.

J’ai fermé ce livre à regret. J’avais envie de ce langage. Je l’ai quitté comme on revient de voyage. Comme on referme une parenthèse. Comme on met fin à une rencontre. Revigoré aussi par cette sensibilité qu’on y a partagée. Cette belle symbiose qu’on y a découverte. Ma mémoire de lecteur riche d’un tout nouveau trésor.

Cette nuit-là, j’ai retrouvé le sens de la poésie, l’émerveillement des premiers mots. Etait-ce la Russie venue teinter cette voix que j’ai aimée si fort ? Je ne sais pas. C’était beau en tous cas. Comme si, un moment je m’étais fondu dans les songes de Ksénia Lukyanova, et que ses mots m’avaient annoncé l’aube.

Ce fut une belle nuit de lecture.

Nicolas Houguet