Corine Borgnet / Sans Foi Ni Particule


« Sans foi ni particule », drôle de titre pour un livre d’artiste et étrange déclaration de la part de son auteur…

Enfant croyante, Corine Borgnet attendait des miracles, qui ne se produisant pas l’ont conduit à abandonner la confiance inconditionnelle et irrationnelle qu’elle accordait à Dieu, aux pratiques religieuses inculquées par son éducation, mêlée aux croyances enfantines des fées, fantômes, Père Noël. La magie n’opérant plus elle s’est détournée du divin sans pour autant rejeter l’institution ni devenir anticléricale. N’ayant plus la foi en un dieu qui devait transformer la vie à l’aide de baguettes magiques, peut-être sa foi s’est elle transmuée en une foi en l’humanité faisant confiance au progrès ? Une foi dénuée de connotation religieuse - cette fois - mais reposant sur des convictions philosophiques. Si pour Platon la foi-pistis (équivalent du latin fides et du français foi) devient un des modes de connaissance du réel, chez Aristote elle caractérise plutôt l’adhésion qu’un orateur persuasif et talentueux obtient de son auditoire, elle devient donc la force de conviction et le socle de croyances communes. Donc comment s’y repérer au milieu de toutes ces fois ? Entre confiance, croyance, naïveté, crédulité, fidélité, adhésion ou mécréance, Corine Borgnet en perd son latin et ne sait plus à quel saint se vouer… mais cela ne fait pas d’elle non plus un être dénué de scrupules et guidé par aucune morale, donc sans foi ni loi.

L’art lui apparait alors comme une planche de salut. Et l’on revient comme par enchantement à La Bible dans laquelle le terme salut et la famille de mots qui s’y rattache, comme sauveur, occupe une place importante… Le salut, pour un chrétien délivre du péché et permet d’échapper à la damnation, il correspond également au fait de fuir un malheur, en outre, il annonce la libération de l’esclavage, l’entrée dans un régime de liberté. Et l’art pour Corine Borgnet apparu comme salutaire. Croyant ce qu’on lui dit à l’école des Beaux Arts, comme parole d’Evangile, l’artiste qu’elle devient cherche son style puisque c’est le credo du moment. Or sa liberté d’artiste, c’est précisément ce qui lui tient à cœur. Passant de la quête mystique à la recherche son identité d’artiste, l’élaboration de son langage plastique propre à sa manière intime, elle refuse de s’enfermer dans une forme reconnaissable et déploie au fil du temps une œuvre qui se construit dans sa singularité. Contestant les contraintes, autant techniques qu’esthétiques, elle se laisse guider par ses mythologies personnelles et trouve le médium le plus approprié pour les laisser se déployer. Post-it, résine, os de poulet, papillon, objets de récupération, cire, fusain, peinture, sculpture, dessin, photographie, vidéo… peu importe la matière, peu importe la manière… L’idée prime, vient ensuite le faire et le savoir-faire.

Elle s’intéresse au monde du travail, (sur une période qui s’étale entre 2002 et 2012) la répétitivité des tâches, le management qui déshumanise l’employé, ou l’urgence de la cadence dans lequel sont maintenus les travailleurs pour introduire, via l’art, de la pensée dans le monde des affaires. Conjointement le monde de l’enfance, ou plutôt de la sortie de l’enfance l’attire et la fascine, (elle y revient de 2005 à 2015) par le dessin ou la sculpture donnant à voir des êtres hybrides et ambigus qui peuvent déranger autant qu’ils attirent. Le cabinet de curiosité, la vanité, le sexe, l’amour et la mort, sont autant de thèmes graves et immuables qui reviennent dans son travail et quelle traite avec un humour non dénué de sérieux, ou pour le dire autrement qu’elle exprime avec un sourire mi-coquin, mi-grinçant.

Depuis 2015, elle tourne autour de la bourgeoisie. L’artiste la sonde, l’observe, la scrute. C’est ce qui l’amène à la particule… Cette fameuse préposition nobiliaire qui indique généralement l’appartenance de la famille à la noblesse. Or, Contrairement à une idée reçue, la particule ne saurait être prise comme une marque de noblesse (pas plus d’ailleurs que son absence empêche d’être noble) et pourtant - grande vertu d’une préposition – ce petit fragment reste souvent considéré comme l’élément constitutif de la noblesse elle même. N’en possédant pas dans son patronyme, mais descendant d’une famille déclassée socialement, Corine Borgnet porte un regard amusé et iconoclaste sur ces règles sociales et mondaines, fait fi des conventions et voler en éclats les tabous. Usant et abusant du motif de la toile de Jouy ou du pied de poule, elle s’attaque aux codes de cette classe sociale remarquablement identifiable qu’est l’aristocratie Dans cette série les pièces portent des titres sans équivoques : bourgeoisie, aristocratie, Omar m’a tuer ou encore Nobilius Epheramus… où les motifs de décor typique des maisons traditionnelles semble enfler sous l’effet d’une bulle, peut-être gonflée de vanité. Vanité à entendre comme la prétention qu’ont certaines personnes à s’imaginer sorties de la cuisse de Jupiter grâce à leur généalogie ou bien comme un sujet tout ce qu’il y a de classique dans l’Histoire de l’Art et qui rappelle la brièveté de toute existence.

Isabelle de Maison Rouge

Fashion victim
par Marie Deparis

« Ta robe, ce sera mon désir frémissant » - Charles Baudelaire- A une Madone

Les dernières recherches de Corine Borgnet se sont souvent portées sur le motif. Après ceux, narratifs, de la toile de Jouy, elle s’est orientée vers un motif plus graphique, traité en noir et blanc : le pied-de-poule, dont elle joue cinétiquement. Si l’origine de ce motif se prête à diverses hypothèses, celle selon lequel il serait, chez les bergers de l’Ecosse du 19ème siècle, un signe de neutralité face aux querelles des clans est l’hypothèse qui remporte l’adhésion de l’artiste. Il n’est pour elle pas sans intérêt de savoir qu’ensuite, ce motif se fit l’apanage des tissus nobles et chic, d’Edward VIII à Christian Dior, qui en fit l’emblème de sa maison de couture. Voici donc ce symbole paysan devenu bourgeois, repris pour en parer des surfaces de manière inattendue, si ce n’est iconoclaste : des ailes de papillon, la robe d’une madone, créant un effet anachronique qui cependant, fait écho à la dimension pastorale de la représentation. Mais en couvrant ainsi à la gouache de ce motif « fashion » - et avec une certain désinvolture sur cette belle reproduction ancienne d’une œuvre de Raphael, trouvée sur un trottoir de New-York- la robe maternelle, au lieu du traditionnel bleu marial ou du blanc virginal, elle désacralise, avec élégance, l’image pieuse, en laquelle elle a un jour cessé de croire.

du 22 septembre au 14 octobre 2017

Vernissage le 21 septembre à partir de 18h30

Commissariat d’Isabelle de Maison Rouge

http://galeriedelavoute.com